La célèbre panneau de Pieter Breughel I avait été confiée à l’équipe de recherche et de restauration de l’Institut Royal du Patrimoine artistique en janvier 2017. Elle y a donc passé plus d’un an et demi. Tout a été mis en œuvre par les experts de l’IRP pour rendre le chef d’œuvre en parfaite condition pour les festivités internationales qui se préparent à l’occasion du 450e anniversaire du décès du célèbre peintre flamand.

 

Une approche pluridisciplinaire

Le panneau de Pieter Breughel l’Ancien a été soumise par les experts de l’IRP à des travaux de recherche scientifique faisant appel à toutes les techniques modernes de l’imagerie comme la photographie et la réflectographie infra-rouge, la radiographie, la fluorescence UV, ainsi qu’aux techniques analytiques que sont la spectroscopie Raman, l’électron-microscopie, la chromatographie en phase gazeuse et la macro-XRF. Tous ces appareils de haute technologie ont permis aux spécialistes de reconstituer l’histoire matérielle et la genèse du tableau.

 

De remarquables découvertes

L’équipe pluridisciplinaire a mis au jour quelques découvertes qui actualisent les travaux de recherche effectués en 2011 et 2012. L’utilisation de techniques nouvelles et affinées lui a en effet permis de révéler et d’étudier une à une les couches de peinture. Les cartes de diffusion macro-XRF de cuivre et carbonate de calcium montrent que Breughel n’a pas tracé le mot Dul sur le panneau. Ces lettres - qui peuvent aussi être de simples éraflures dues au hasard - ont été apposées plus tard et ont été détectées ailleurs sur la toile. La datation du panneau a également été corrigée de deux ans. Le nettoyage et la suppression d’anciennes couches de peinture ont révélé que le tableau date de 1563 et non de 1561 comme on le pensait.

 

Anvers ou Bruxelles ?

La nouvelle datation de Margot l’Enragée soulève d’emblée un débat sur l’endroit où l’artiste a peint cette scène d’enfer. Anvers ou Bruxelles ? Breughel épouse Mayken Coecke probablement en août 1563 en l’église de la Chapelle de Bruxelles. Le pré-mariage, le 25 juillet en la cathédrale Notre-Dame d’Anvers, est documenté. La date précise du déménagement de Breughel à Bruxelles n’est pas connue. La ville où le tableau a été peint ne peut donc pas encore être déterminée. Breughel utilisait le même type de panneau dans les années avant et après 1563. On ignore où il l’achetait. On ne sait pas non plus le temps qu’il passait sur le panneau. Breughel peignit-il Margot l’Enragée en 4 ou 5 mois à peine, ou la réalisa t-il entièrement à Bruxelles ? Avait-il fini le panneau à Anvers avant de s’établir à Bruxelles ? Ou transporta-t-il un panneau inachevé ? Ces questions sont encore sans réponse.

 

La méthode de travail de Breughel

L’étude de l’IRP porte aussi sur la méthode de travail pratiquée par Breughel. Elle est pratiquement identique à celle de ses autres œuvres : une fine couche d’imprimature blanche - un mélange de craie, de blanc de plomb et probablement d’huile – appliquée sur un fond classique de craie blanche. En dépit de la taille et de la complexité de la composition, le dessin de fond est léger et précis. Breughel a modifié certains aspects de la composition originale. L’application des couches de peintre est traditionnelle : Breughel a peint l’arrière-plan en laissant des blancs pour des motifs et des détails. Il savait incontestablement que les couleurs garderaient leur éclat s’il peignait directement ses personnages sur la base blanche plutôt que la couche de peinture de fond. Les couches de peinture sont extrêmement fines et Breughel n’en applique nulle part plus de deux.

 

Couleur

Le tableau avait jusqu’ici un aspect sombre et sinistre, avec un ciel rouge sombre et de multiples touches brunes. L’étude technique d’un dessin en couleur de Margot l’Enragée que possède le Kunstpalast de Düsseldorf a révélé quantité de choses sur la palette du peintre anversois. Le dessin, initialement attribué à Pieter Breughel l’Ancien, s’avère être une copie du tableau. Le dessin a parfaitement conservé ses couleurs d’origine et apporte donc un témoignage unique et détaillé de la palette du peintre.

Deux tons de bleu (smalt et azurite) et le vert avaient nettement perdu leur éclat, ce qui changeait tout l’aspect du tableau. La robe de Margot l’Enragée et la bannière étaient initialement d’un bleu profond. Le smalt était toutefois moins coûteux et plus facile à trouver que le très précieux lapis-lazuli. Le pigment d’azurite (clair à bleu vert) du ciel et le chapeau de Margot ont un aspect bien plus foncé. Les pigments verts de la grenouille, des feuilles en haut à gauche et le personnage en bas à droite ont maintenant une teinte brune.

La restauration a donné à la toile un aspect bien plus frais et a révélé des détails cachés à la vue depuis des siècles, comme l’ours en peluche, les casques finement ouvragés et le magnifique paysage à l’arrière-plan. La palette de couleurs est plus claire et plus variée. Les traits de pinceau de Breughel et son exceptionnel talent sont à nouveau visibles. L’espace reprend tous ses droits et la scène tout entière acquiert davantage de profondeur.

 

Une pièce maîtresse exposée à Vienne

Le tableau va maintenant être prêté au Musée d’Histoire de l’Art de Vienne, où il sera une des pièces maîtresses de la rétrospective Breughel. Cette exposition donnera le coup d’envoi des festivités internationales autour de Pieter Breughel l’Ancien à l’occasion du 450e anniversaire de sa mort.

 

De retour en 2019

Margot l’Enragée reviendra au Musée Mayer van den Bergh au printemps 2019 et y reprendra sa place de choix. Le tableau sera à partir du 5 octobre 2019 l’œuvre-phare d’une nouvelle exposition au musée. Les visiteurs sont plongés ici dans l’univers privé des collectionneurs du 19e siècle Fritz Mayer van den Bergh (1858-1901) et Florent van Ertborn (1784-1840), qui ont largement fourni le fonds de collection du Musée Mayer van den Bergh et du Musée Royal des Beaux-Arts d’Anvers. Les deux collectionneurs étaient en avance sur leur temps et avaient un flair certain pour la qualité et la beauté des pièces des 15e et 16e siècles, ce qui était rare à l’époque. Rubens était alors considéré comme le maître absolu et tout ce qu’avaient produit les artistes antérieurs était passé de mode et tombé dans l’oubli. Mayer van den Bergh et Van Ertborn achetèrent et étudièrent avec passion des tableaux, des sculptures, des manuscrits de toute beauté. Ils réalisaient souvent de bonnes affaires, faisaient des investissements et tombaient parfois sur de véritables trésors. Le visiteur découvre les plus belles pièces de leurs collections.